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Entretien avec Georges Martin
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Ingénieur de l'Ecole Spéciale
des Travaux Publics, section "mécanique-électricité
", Georges Martin entre chez Simca en 1959 : section "qualité"
puis, au bout de deux ans, aux moteurs, dont il se retrouve patron
des essais : "Avec trois dessinateurs, nous étions les
seuls "coupables" de ce qui pouvait se passer en matière
de moteurs, par la fabrication, les méthodes, la qualité
et l'après-vente. J'ai beaucoup travaillé sur les
moteurs 1000 et 1100, qui sont très reconnaissables du reste,
à leur barouf effrayant. Ça vient de la distribution
et j'en porte l'entière responsabilité. J'ai voulu
faire solide, en préférant une double chaîne
sans tendeur à une simple chaîne avec tendeur. J'ai
privilégié la sécurité sur le confort."
II découvre les contraintes de la série, par opposition
à la compétition, son futur emploi, ou à l'aéronautique,
qui n'ont pas ou peu à se préoccuper des coûts
: "Quand c'est parti, vous buvez le calice jusqu'à la
lie. Ça paraît idiot mais on ne peut faire une modification
qu'à condition que ce soit accompagné d'une économie.
Quand l'Aronde est sortie, en 1952, elle coûtait 720 000 AF.
Quand elle s'est arrêtée, en 1962, elle coûtait
720 OOONF en ayant acquis un tas d'accessoires. Et au vu de l'inflation
sur les dix ans... ça n'a été possible qu'en
serrant les boulons de partout pour diminuer le prix de revient.
Je me souviens, on a multiplié la durée de vie des
soupapes par quatre, ça coûtait 7,50 NF par moteur;
eh bien, il a fallu attendre plus d'un an l'accord du Président."
A la fin 1966, Georges Martin rejoint Matra
pour prendre la tête du service compétition, grâce
à un appel d'un ancien collègue de Simca : Philippe
Guédon (aujourd'hui P.D.G. de Matra Automobiles) :"
II me l'avait proposé un an plus tôt mais on s'était
raté et, de toutes façons, à l'époque,
je ne serais jamais parti. Mais entretemps, il y avait eu du changement
chez Simca et je ne m'y sentais plus aussi bien qu'avant. J'ai donc
saisi l'occasion offerte par Matra. Et je crois que je ne l'ai jamais
regretté ! Beaucoup, même, m'ont envié. Cela
dit, ça ne m'a pas grisé du tout : j'ai considéré
ça comme un job tout à fait normal. Le cahier
des charges était différent : avant, c'était
100 000 km et 2 ans de garantie, et là c'était gagner."
Succédant à Jean Hébert, avec pour assistant
Bernard Boyer (cf. Auto-Passion n°55), Georges Martin n'était
pas du tout au courant de la compétition ni de la concurrence
en 1966 : " Jean-Luc Lagardère le savait très
bien. Dès mon arrivée, il m'a dit : "Bon, eh
bien maintenant, il faut qu'on s'attaque à la Formule 1".
Matra avait quelques victoires en Formules 3 et 2 et une édition
des 24 Heures du Mans avec les 620 à moteurs BRM 2 litres.
Pas question de sous-traiter le moteur : " J'ai dit à
Lagardère :"Le seul en France à faire des moteurs
de course, c'est Amêdée Gordini." Mais Gordini
ne faisait pas 100 ch/litre avec ses moteurs et nous, on nous en
demandait 135 au minimum. J'ai donc accepté d'animer le truc,
en créant un service de toutes pièces."
Dépanné au début par des copains de chez Simca
qui acceptent de travailler le dimanche, privé de bureau
pendant les quatre premiers mois, Martin avance, réfugié
chez son assistant Bernard Boyer. Pour "pon-dre" le V12,
trois dessinateurs et un ingénieur débauché
de chez Simca, René Fortin, responsable des essais et mises
au point des moteurs. Mais qui a opté pour un V12
? "C'est Jean-Luc Lagardère qui a voulu un V12parce
que c'était noble, alors qu'un V8, c'était vraiment
la caisse américaine, le truc pas beau. Donc je n'ai pas
eu à choisir; ça m'a retiré une grosse épine
du pied."
A l'époque, les V8 (Repco et Cosworth) dominaient la Formule
1, Ferrari et Honda avaient des V12 et BRM tentait de faire marcher
son H 16, lourd et fragile, car "plus on multiplie le nombre
des cylindres, plus on a de poids de pistons et autres pièces
mobiles à traîner à charge partielle, et ça,
ça coûte cher en essence. Le Cosworth consommait 200
grammes / cheval / heure contre 210 au Matra; 5% de différence,
à pleine charge, ce n'était pas énorme; mais
sur les circuits lents, c'était dramatiquement plus élevé
: il nous fallait 200 ou 210 litres d'essence au départ d'un
Grand Prix contre 160 à un Cosworth. C'est pour ça
qu'après coup, je pense que le bon choix en 3 litres aurait
été un VIO." Pour la petite histoire, Matra avait
calculé une consommation de 71 litres aux 100 km en Grand
Prix et relevé, sur le prototype de Beltoise au Mans, 38
litres. Mais notre homme lâche une remarque étonnante
pour un ingénieur motoriste : " Je reste persuadé
que le moteur, c'est un accessoire, à telle enseigne que,
quand a on a fait le 1500 turbo, j'ai laissé le choix complet
au fabricant du châssis. Ils amenaient une coque, on avait
fait un 6 en ligne, un V6, un 4 cylindres et le V12 et on a dit
: "Choisissez"; ils ont choisi le V6 à 120°
parce que Ferrari venait d'en faire un qui marchait bien, et non
pour une question de châssis. "
Construire des moteurs de course en fonction
de la voiture, et non l'inverse, concept nouveau à l'époque?
Matra avait une réputation de tenue de route fabuleuse avec
ses monocoques en alu, alors que nombre de ses concurrents en étaient
encore aux châssis tubulaires en acier. La MS 80, Formule
1 de 1969 championne du monde avec Jackie Stewart, avait "un
petit plus par rapport à la concurrence; et puis on a été
obligés de changer de technologie : nos monocoques étaient
très bien cloisonnées pour des raisons de rigidité
surtout; l'étanchêité se faisait sans réservoirs
souples en caoutchouc à l'intérieur. Or, en 1970,
le règlement a imposé des outres en caoutchouc. Nous
perdions donc notre avantage et nous nous sommes un peu plantés
dans les coques qui ont suivi. La MS 120 n'a jamais eu la tenue
de route de la MS 80, ou alors une seule fois et puis terminé.
J'en prends ma part de responsabilité. J'avais fait faire
une machine à
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torturer les coques, pour mesurer la rigidité torsionnelle.
On imprimait 300 m.kg de force dans un sens, mais dans un seul sens
et en évitant le point zéro. Si j'avais fait l'effort
dans l'autre sens, je me serais rendu compte qu'on avait des problèmes
au point zéro." Diagnostic : mauvais ancrage du moteur
à la coque. Amon en tête, à Charade, faillit
gagner le Grand Prix de France 1971. Eliminé sur crevaison
(par sa faute, selon Martin), il trouva la voiture enfin bonne.
Grand Prix suivant : Brands Hatch. Espoir dans le camp des bleus.
Pas longtemps, hélas ! "Elle ne tenait plus du tout
et était devenue impossible à régler. "
A ces déboires, et à ceux du moteur jusqu'à
la fin 71, Georges Martin invoque comme explication l'inexpérience
et la jeunesse de l'équipe :"On a fait des voitures
avec des garagistes, au début; et à la fin, les mécanos
que j'embauchais avaient un BTS et étaient dingues de compétition.
Je peux vous dire que ça change complètement la face
des choses parce que vous avez des monteurs qui vous préviennent
quand ça ne peut pas marcher. Et à la fin, on leur
avait fait un petit programme et ils allaient carrément sur
les ordinateurs, ils ne passaient plus par les ingénieurs.
Chaque gars prenait ses cotes, faisait rectifier et était
responsable de son moteur." Le V 12 souffrait, entre autres
maladies de jeunesse, de pertes de puissance, inexpliquées,
entre le banc et la piste. Georges Martin le savait grâce
à ses temps partiels relevés sur tous les circuits
: par moments, ils ramaient, et puis ils remarchaient fort. C'est
Jean-Pierre Beltoise qui, aux essais du Grand Prix du Canada, mit
le doigt sur l'explication et la solution : "A la première
séance d'essais, le terrain était sec; à la
deuxième, il pleuvait; il m'appelle et me dit : "Dis
donc, je vais plus vite au bout de la ligne droite sur le mouillé
que sur le sec ? Je ne voulais pas le croire et je ne comprenais
pas mais Jean-Pierre avait raison : le lendemain, à la deuxième
séance, il fait un tour de chauffe, il arrive au bout de
la ligne droite, mettons, à 12 000 tours. Au tour suivant,
il se lance plus vite et là il arrive à 11
500 au bout de la ligne droite. Il s'arrête et me le signale.
Et je lui dis :"Putain !' Tu as mis le doigt sur un problème
de vidange de carter, c'est évident? " Sous une tente,
en plein air, le V12 fut équipé de chicanes un peu
partout dans le carter. Plus tard, ce dernier fut redessiné
: "A chaque ligne droite, commandée par un gauche, le
carter se vidait. On a fini par installer une pompe de vidange supplémentaire.
" Au départ, Matra voulait monter un V12 dans une coque
de F2 : les accessoires n'entraient pas dans cette coque étroite
et le moteur n'était pas porteur; sur la première
Formule 1 construite pour Stewart, la MS 9, non plus : "Pour
la MS 80, on a viré le faux châssis qu'il y avait autour
et rendu le Cosworth porteur, comme sur la Lotus 49. Pour la MS
10, le V12 étant plus étroit, il fallait quand même
qu'on fasse des essais. On a bloqué la partie arrière
du moteur sur un châssis fixe et monté la partie avant
sur un point oscillant. Avec une énorme barre, on a poussé
avec des vérins et on a mis 300 m.kg de pression, d'abord
statique, pour voir si la ligne d'arbre bougeait, on n'a rien vu,
puis on a essayé moteur tournant. On n'a jamais vu l'ombre
d'une perte de puissance en le faisant, cette fois, dans les deux
sens. Le seul truc qu'on ait vu, c'est qu'au moment où
on mettait le couple, le moteur pissait l'huile de partout : tous
les joints en papier cédaient, avec l'huile à 120°.
On a donc mis des joints de caoutchouc et on n'a jamais eu de problème.
Par contre, les trois moteurs qui ont gagné au Mans, et même
les autres, avaient tous leurs joints de culasses fissurés.
On a rectifié le tir en 75, l'année où on n'a
pas couru du tout, et en 76, quand on l'a redonné à
Ligier, il n'a plus ja-mais eu de problème. " Rétrospectivement,
Matra semble s'être présenté dans une période
de transition des méthodes de travail de la course automobile
: de l'artisanat et de l'improvisation, à des méthodes
plus scientifiques et technologiques, même si Georges Martin
estime que ce dernier aspect a toujours existé : " Ce
qui s'est passé, c'est que l'intérêt suscité
par la Formule 1'a amené l'argent, pas d'un seul coup mais
progressivement. A l'époque où nous courions avec
Jackie Stewart, il était l'un des pilotes les mieux payés.
Aujourd'hui, on sait que ça ne suffit pas si la technique
ne suit pas. Moyennant quoi, on s'aperçoit qu'un bon ingénieur,
ça doit aussi être bien payé ! Les technologies
ont évolué parce qu'avant, quand on s'adressait à
une très grosse boîte, ça ne les intéressait
pas. Aujourd'hui, quand on va chez Dassault en leur demandant de
faire une coque en carbone, ils disent "OK" parce qu'ils
savent que c'est une bonne image et que, même à l'intérieur
de leur société, on ne considérera pas qu'ils
perdent leur temps. " A son arrivée, Georges Martin
est surpris par l'ambiance : "J'ai été, au départ,
affolé de voir comment les gens travaillaient. C'était...
totalement bordétique ! Certains avaient de la ri-gueur et
d'autres pas. Ils étaient bons et avaient raison à
95%, mais par manque de formation ils pouvaient commettre une petite
bourde, lourde de consé-quences. "
Certains viennent de l'aéronau-tique et ont travaillé
sur l'avion Moynet. A la dissolution du département aviation
de Matra, Jean-Luc Lagardère a demandé à Georges
Martin de les prendre sous son aile : " Ça nous a été
bien utile parce que, si on n'avait pas eu des dessinateurs aéronautiques,
on n'aurait jamais pu dessiner des coques susceptibles d'être
fabriquées par l'atelier de chaudronnerie de Matra : un chaudronnier
de l'aéronautique ne sait plier une tôle que suivant
un dessin fait par un gars de l'aviation. Si vous lui faites un
truc plié sans soyage, il vous le jette à la figure
en disant : "Ça, c'est pas pour moi F J'ai récupéré
un gars d'une valeur fabuleuse :
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le
responsable des calculs de l'avion Moynet, ancien prof de résistance
des matériaux à Sup'Aéro, qui avait largement
dépassé l'âge de la retraite. Je l'ai pris avec
moi et il a été fou de joie. H s'est pris d'amitié
avec toute l'équipe du service compétition. Ça
m'a retiré une sérieuse épine du pied parce qu'on
ne pouvait pas se permettre d'avoir un accident. C'était la
grosse différence avec nos concurrents. Chez Lotus, Graham
Hill perdait une roue à chaque séance d'essais, des
pilotes ont été tués et on a continué
à courir. Chez nous, c'aurait été terminé.
Un jour, on a cassé une suspension à Monaco et un responsable
du service aéronautique a appelé Lagardère pour
lui demander des explications. C'était vraiment la honte !"
La fiabilité des moteurs et des voitures de course, selon Georges
Martin, a progressé dans la mesure où les moyens financiers
et technologiques mis en jeu ont augmenté, proportionnellement,
plus que ceux de la série : "Aujourd'hui, voyez toutes
les équipes qui ont des souffleries, on met en FI les moyens
que l'industrie n'a même pas mis pendant des années.
Chez Simca, on n'avait pas l'ombre d'une soufflerie, les meilleurs
Cx de voitures de série étaient de 0,42 à l'époque
contre 0,30 aujourd'hui et on nous disait : "Jamais le Cx n'a
fait vendre une voiture F" Le Président de Matra était
alors Marcel Chassagny, mais il n'intervenait pas dans les décisions
techniques et les deux hommes avaient peu de contacts. Sauf une fois,
où Chassagny demanda à Martin de faire travailler un
sous-traitant de son choix, lui-même ancien de chez Matra. Au
bout d'un an, devenu 20% trop cher, ce dernier fut écarté
par Georges Martin. Explications : "J'avais une enveloppe à
ne pas dépasser, qui comprenait les salaires des pilotes et
des mécanos et tous les achats de pièces. Grosse différence
avec d'autres constructeurs : le budget, c'était tant et rien
de plus. Je pouvais l'utiliser comme je voulais mais il n'y avait
aucune rallonge. La seulle rallonge qu'il y ait jamais eu, ça
a été pour le Tour de France. "L'épisode
est célèbre : relancée par le dynamique Bernard
Consten, ancien vainqueur et alors président de la FFSA, la
vraie épreuve fut ouverte aux protos et remportée par
Matra en 1970 et 71. Jean-Luc Lagardère, sollicité par
Consten, accepta de financer l'opération hors-budget. Georges
Martin estima les frais techniques négligeables, mais les frais
de route imprévisibles, d'autant qu'on parlait de casse importante
sur les véhicules d'assistance : "En fait, on n'a eu qu'un
incident avec un break Citroën, vite réparé. Par
contre, on a mécaniqué plus sur les breaks d'assistance
que sur les Matra de course ! Il fallait changer les disques de freins
des breaks tous les jours car ils étaient à la ramasse
pour suivre, et chargés avec 700 kg de matériel !"
Les contacts avec Sylvain Floirat étaient limités au
côté officiel de sa fonction et le budget se discutait
toujours avec Jean-Luc Lagardère, "patron direct et directif"
de Martin, qui trouvait chère l'heure passée en atelier
: " On n'y pouvait rien, Matra travaillait beaucoup en régie
pour l'Etat et l'heure coûtait tant, que ce soit pour des voitures
de course ou pour autre chose. On discutait avec Lagardère,
au début c'était folklorique. Je lui présentais
le budget et il me disait : " Vous aurez un zéro de moins",
et moi : "Bon, eh bien on retire les 9/W du programmer Et puis
on s'arrangeait avec le directeur financier, qui comprenait qu'il
me fallait ça." On se rappelle que Matra avait reçu
une aide de l'Etat, au début de son programme pour la Formule
1 : "Six millions de francs : c'était un prêt de
la D.G.R.S.T., à un taux d'intérêt préférentiel
mais remboursable en cas de succès.Ce ne sont pas nos victoires
au Mans qui nous ont obligés à rembourser; par contre
on estime que la Bagheera a été un succès commercial
grâce à elles et on a donc remboursé intégralement
le prêt, intérêts compris."
Entré un an avant Georges Martin, Bernard Boyer, cheville ouvrière
du service compétition, devint tout naturellement son adjoint,
: "Bernard Boyer est un garçon d'une honnêteté...
à l'épreuve des balles; on lui a dit : "Vous avez
un patron" ; il a peut-être été déçu
d'être chapeauté mais il a joué le jeu d'une façon
impeccable. Ceci dit, aux essais du Mans en 1967, on a vu la presse
arriver pour m'internewer, et j'ai dit :"Moi, la bagnole, je
n'ai rien fait dessus, allez plutôt voir Bernard Boyer, il l'a
faite, il vous en parlera mieux que moi ! C'était le deuxième
proto à moteur BRM, sur lequel il avait mis une caisse en plastique.
Quand il a vu que je ne tirais pas la couverture à moi, comme
d'autres le font souvent, ça s'est amélioré."
Les relations avec les pilotes s'arrêtaient, pour l'ingénieur
en chef, au bord du circuit ; ainsi en avait-il décidé
après avoir assisté à une première course,
de Formule 2, à Brands Hatch : "Je me suis rendu compte
tout de suite que je n'étais pas l'homme de la situation sur
le terrain. C'est-à-dire que j'ai horreur de prendre des décisions
à l'emporte pièce, j'aime bien réfléchir
avant de décider. Or, sur le terrain, il faut décider
vite. J'ai donc résolu de sous-traiter en créant trois
services d'exploitation : un en Formule 3, un en Formule 2 et un en
Sport-Protos, avec un responsable pour chaque. J'assistais aux courses,
ils pouvaient me demander un tuyau mais durant tout le week-end, ils
prenaient leurs responsabilités et le lundi matin, rentrés
à la maison, on s'expliquait " Le Mans occupait une place
particulière dans le programme de Matra et dans l'esprit de
l'ingénieur qui, venant de la série, avoue s'y
être plus accroché qu'à la Formule 1 : "Je
considère que Le Mans, c'est plus une victoire d'équipe
et d'ingénieurs que de pilotes, alors qu'en Formule 1, même
s'il faut qu'il ait le matériel adéquat, c'est quand
même le pilote qui gagne. " La préparation des 24
Heures du Mans 1972, qui allaient se solder par une première
victoire (et un doublé, avec Cevert/Ganley derrière
Pescarolo/ G. Hill), fit l'objet de soins intensifs, avec des essais
de même durée sur le circuit Paul Ricard :"On a
mis cinq pilotes, de Formules 1 et 2 et de Sport-Protos, qui se sont
relayés en essayant d'améliorer chacun le record du
copain ayant tourné avant. Et c'était fabuleux parce
que ça ne sert à rien de faire des essais si on impose
des régimes et des temps au tour faciles à tenir, simplement
pour se faire plaisir et se dire : "On a tourné 24 heures".
C'est qu'en conditions de course, s'il y a une bagarre, les gars,
on ne pourra jamais les calmer. On a eu la chance de pouvoir faire
cet essai dans des conditions de conduite très dures : On a
pété deux fourchettes de boîte et on a arrêté
l'essai au bout de 21 heures, sur rupture de joint de culasse. "
Les joints Goetz furent remplacés par des Cooper, capables
de finir la course même en cas de rupture, tandis que les fourchettes
de boîte firent l'objet de négociations homériques
avec ZF... pour se solder par une fabrication "maison "
! Après la course, les voitures démontées révélèrent
une usure extrême des couples coniques. Pour 73, Martin chercha
une solution en faisant dessiner une boîte Matra à partir
de synchros de Porsche 917. Conviés à donner un avis,
les gens de Porsche firent la moue, la trouvant démodée,
et proposèrent d'en réaliser une. Un seul mot de Martin
: combien ? " A l'époque, je me souviens, il y en avait
pour 120 bâtons pour sept exemplaires et à ce prix, la
boîte s'appelait Matra, c'était marqué sur la
fonderie et tout. Mais c'était trop cher pour mon budget. Finalement
ils m'ont fait, pour 104 briques je crois, une boîte Porsche
en dix exemplaires, mais j'ai demandé à ne traiter qu'avec
le chef des essais des boîtes de chez Porsche. Il est resté
dans notre stand toute la durée des 24 Heures 73, alors qu'on
courait contre Porsche entre autres, eh bien il se battait pour que
Matra gagne. En 74, il n'était plus là et on a pataugé.
Trois quarts d'heure au stand à mêcaniquer. C'est bête
de gagner dans ces conditions car ça montre le peu de compétitivité
des autres. En 72, Ferrari raflait toutes les courses du Championnat
du Monde en Sport-Protos mais nous, on ne faisait que Le Mans, où
Ferrari n'est pas venu, de peur de se faire battre. On a compris la
leçon et décidé de faire tout le championnat
en 73, uniquement pour que Ferrari vienne au Mans et que la confrontation
ait lieu. Et là, on a gagné non seulement Le Mans, mais
le Championnat alors qu'on ne s'y attendait pas du tout. " Parmi
les pilotes de Matra, le plus connu reste Jean- Pierre Beltoise, avec
lequel Georges Martin avoue avoir eu des relations difficiles au début
et nettement meilleures par la suite : "Aux essais du Mans 1969,
il a tiré sur la voiture en ne lui faisant vraiment pas de
cadeaux, après quoi il m'a dit : "Putain, alors là
excuse moi, mais je ne pars plus pour faire des ronds, je pars pour
gagner ! Là, on a de fortes chances de pouvoir gagner avec
cette voiture et ce moteur" C'est là qu'il s'est rendu
compte qu'on n'était pas des rigolos et qu'il a eu confiance
en moi; moi, j'avais toujours eu confiance en lui. Le seul problème
que je lui aie connu, c'est qu'avec son handicap du bras droit, quand
les pneus ont augmenté en largeur, un moment il n'a plus pu
tenir la voiture en courbe d'une seule main et donc changer de vitesse
en courbe. Avec l'aide des spécialistes de l'hydraulique de
Citroën, on lui a fait une Formule 1 à direction assistée,
mais ce système, fait pour des voitures typiquement sous-vireuses,
était incompatible sur des autos de course. Le nom de Beltoise
reste associé à celui de Matra, et réciproquement;
c'est sûr qu'il a été la cheville ouvrière
de la mise au point de toutes les voitures de course chez Matra. "
Composant les trois mousquetaires (quatre avec Beltoise), un triumvirat
semble se détacher, avec Henri Pescarolo, Johnny Servoz-Gavin
et François Cevert : " Pescarolo, un pilote endurant comme
pas permis. La bête ! Il aurait pu faire les 24 Heures du Mans
à lui tout seul si le règlement ne l'avait pas interdit.
On se souvient de son exploit au Mans, en 68, sous la pluie, sans
essuie-glace. Je ne sais vraiment pas comment il faisait et j'ai eu
l'occasion d'essayer de conduire la 640, à Marigny, sans essuie-glace
et sous la pluie, je croyais que ça allait se nettoyer tout
seul à 150 ou 180, eh bien pas du tout, au moment de passer
la troisième vous ne voyez toujours rien, vous levez... "
Malheureusement, "Pesca" n'a jamais connu grande réussite
en Formule 1, "pas parce qu'il conduisait mal, mais parce qu'il
a toujours eu des difficultés à régler sa voiture
lui-même." Servoz Gavin? " C'était un peu le
gentleman-driver, hyper-doué, |
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très
rapide mais pas assez professionnel." Une mention spéciale
à François Cevert, qu'on n'évoque pas sans un
serrement de cur : " Un garçon extraordinaire qui,
à coup sûr, serait devenu l'égal de Stewart. C'était
un teigneux, mais très humble. Un jour il m'a raconté
avoir pris une grande claque, à Kyalami, au début 73,
après avoir fait 15 jours d'essais de pneus avec Goodyear.
Stewart ne pouvait les rejoindre que les deux derniers jours et François
l'attendait de pied ferme. Stewart lui a mis une demi-seconde dans
la vue et puis Cevert a arpenté le circuit, point par point,
avec un scooter, pour tout réapprendre. Et il a amélioré
son temps d'une demi-seconde. Pendant toute la durée de cette
saison 73, il n'a fait que se rapprocher de Stewart. C'en était
même presque indécent" En se limitant à ceux
qui ont couru en Formule 1, Chris Amon n'a pas du tout laissé
un bon souvenir à Georges Martin (pas-sons...), par contre
Jackie Stewart est l'occasion d'un souvenir très amusant :
"La MS 80, au début, n'était pas compétitive.
Jackie Stewart et Ken Tyrrell venaient me trouver dans mon bureau
le lundi matin après chaque Grand Prix en disant :" Mais
enfin, Georges, trouvez-vous normal de partir 7e sur la grille et
de terminer premier sans avoir doublé un gars ? Mais il avait
quand même gagné ! On avait ordre de faire une belle
voiture et après, Tyrrell se dêmerdait pour la faire
évoluer. " Mais l'oncle ne l'entendait pas de cette oreille,
exigeant que Matra s'en charge. D'où l'accord prévoyant
que Tyrrell engage une seconde voiture pour Beltoise, le V12 ne courant
pas en 69 en Fl. Matra fournissait en outre un ingénieur et
le mécanicien de Beltoise à Tyrrell : "Lagardère
me disait : "Tout sur Le Mans, hein ! Rien sur la Formule I !
Bon. Je respectais les consignes du chef. Jackie repartait avec Ken
en claquant la porte de mon bureau et ils allaient chez Lagardère.lequel
me téléphonait en disant : "Dites donc, Martin,
j'ai justement Ken Tyrrell et Jackie Stewart dans mon bureau... mais
alors, qu'est-ce qu'ils me disent ? Que vous faites la forte tête
? Je lui dis : "Monsieur, auriez-vous changé d'avis ?"
"Mais enfin, Martin, ne soyez pas si rigide !" Là-dessus,
je lâchais du lest et on interrompait Le Mans pour se remettre
sur la Formule 1. Un a bien fait, d'ailleurs, car on a, eu grâce
à ça, un titre mondial en formule 1 dès notre
deuxième année de participation !". Un grand regret
pour les pas-sionnés restera l'abandon du projet de la Matra
V12 de Grand Tourisme à moteur central, dont ils rêvaient.
Que s'est-il passé au juste ? "Au départ, Lagardère
avait dit : "On fait Le Mans, la Formule 1 et une GT Le V12 était
d'ailleurs prévu pour des augmentations de cylindrée
jusqu'à 4,2 litres. Mais tous les budgets faits autour de cette
voiture montraient qu'on était obligés de la vendre
le prix d'une Ferrari, mais sans aucun bénéfice là-dessus
ni payer les frais d'études ni d'outillage. Donc c'était
inabordable et, après avoir planché sur le budget et
sur la méthode de fabrication, on a refermé le dossier.
On serait arrivé à un prix du style Bugatti EB110 aujourd'hui.
En plus, on ne savait : pas que, quelle que soit la merde que l'on
fabrique, pourvu qu'elle soit unique, on en vend 250 par an. Il y
a un marché de 250 fous dingues dans le monde, capables de
mettre le fric pour l'avoir. Mais à l'époque, ça,
on l'ignorait. Je ne savais pas non plus qu'on ne peut pas tout faire.
Et là, je dois beaucoup à Bernard Boyer qui avait vachement
les pieds sur terre et qui me disait : Les bons éléments,
on ne les multiplie pas; mieux vaut courir dans une discipline que
dans trente-six" Et il avait raison."
Matra abandonna la compétition directe en 1974 mais continua
à fournir le V12 : l'accord avec UOP-Shadow fut un fiasco,
mais celui avec Ligier produisit tout de même quelques victoires
en Grands Prix, en 1976 et 77. "On a maintenu une équipe
au cas où " l'arrêt était définitif
officiellement mais, dans l'esprit de Lagardère, ça
pouvait redémarrer 4 ou 5 ans après, une fois la crise
passée. Je savais que, si on arrêtait la cellule "moteurs",
on ne la redémarrerait pas. On a fourni Ligier une deuxième
fois, en 81 et 82. Plus personne n'y croyait, on disait que c'était
juste pour faire des ronds, mais en 81, au dernier Grand Prix, à
Las Vegas, Laffite a été Champion du Monde... pendant
deux tours ! Après, il s'est arrêté pour un problème
de pneus mais ça montre quand même que, pour un moteur
"à bout de souffle", on n 'était pas loin
derrière... " Ultime épisode : le V6 1500 turbocompressé,
qui devait équiper la Ligier et courir en 82. Hélas,
cela resta un rêve : "On devait faire la présentation
de presse à Las Vegas en 81; Lagardère était
tout à fait partant mais nous n'avons jamais pu avoir la réponse
de la direction de Peugeot-Talbot. Ils étaient un trium-virat
à se renvoyer la balle et ça a tellement traîné
qu'on n'a pas pu donner le moteur à Ligier. Il n'a eu qu'une
maquette. " II fut alors question de fournir ce V6 à Williams.
Patrick Head, en visite à Vélizy, fut convaincu. On
prépara un contrat. Mais au moment de signer, Frank Williams
appela |
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Georges Martin : "Dis donc, me dit-il, j'ai quand même
un petit problème, c'est que tu me demandes du fric et puis,
d'un autre côté, j'ai Honda qui me donne son moteur à
l'il! Alors, mes sponsors, ils vont faire une drôle de
gueule!"
Dommage, car à force de mise au point, au banc, en 1982, le
V6 donna jusqu'à 800 chevaux prouvés. On parla de gâchis
en apprenant son abandon : "Mais ça, j'en avais rien à
foutre car, ce type de moteur, on était capable d'en faire
un par an, nouveau, avec l'équipe, pourtant réduite,
que j'avais : à 45 personnes, on pouvait faire courir deux
pilotes et étudier un moteur pour l'année suivante.
C'est ça qui m'a fait le plus mal au cur, ça a
été de perdre une équipe, après des années
passées à la rendre soudée et homogène.
Ça, je ne le reverrai plus jamais. " Après un an
à la tête de la qualité chez Solex ("je me
suis em-merdé comme c'est pas per-mis!"), Georges Martin
profita du rachat de cette firme par Fiat pour dire : "Je ne
veux pas être vendu avec les meubles". Aujourd'hui, quoique,
théoriquement, en préretraite, il n'exclut pas de "repiquer
au truc, si j'ai une occasion sérieuse." En attendant,
lui qui n'a jamais eu de formation de maçon travaille personnellement
à agrandir et embellir sa maison : "J'ai tou-jours regretté
de ne pas mettre la main à la pâte moi-même; j'aurais
aimé travailler comme les pionniers de l'automobile, du temps
des Louis Renault et des Panhard, où les gars faisaient tout
eux-mêmes : dessin, ajustage, montage, essais..." Et une
petite dernière surprise, pour la... route : le fameux et mélodieux
son du V12, M. l'ingénieur, ça vous fait quelque chose?
"Les Anglais en parlaient tout le temps : the famous noise of
the Matra vee-twelve! Moi, mes oreilles s'en portent mieux!". |
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source : auto passion
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